Vers une mer sans poisson
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L’Océan en voie d’épuisement - Yves Miserey et Philippe Cury. DR dressent un état des lieux alarmant sur la surexploitation et l’épuisement des ressources marines, dans un ouvrage intitulé « Une mer sans poissons » - une interview d’Anna Musso publiée sur www.developpementdurablelejournal.com.
(Sur)pêche : Vers une mer sans poisson ?
Un Article publié sur http://www.developpementdurablelejournal.com (Copyright NAJA)

Yves Miserey et Philippe Cury. DR
A l’heure où le ministre de la pêche et de l’agriculture, Michel Barnier, souhaite renégocier à la hausse les aides destinées aux pêcheurs pour le fioul, Philippe Cury, directeur du centre de recherche halieutique méditerranéenne et tropicale de l’Institut de recherche et développement (IRD), et Yves Miserey, journaliste scientifique au Figaro, dressent un état des lieux alarmant sur la surexploitation et l’épuisement des ressources marines, dans un ouvrage intitulé « Une mer sans poissons »[1].
Pourquoi avez-vous choisi de traiter scientifiquement et historiquement la question de la surexploitation des ressources marines ?
Nous avons voulu réunir l’ensemble de données scientifiques traitant de l’impact de la pêche sur la mer parce que cela n’avait jamais été fait en français. Nous nous sommes appuyés sur les données de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mais aussi sur les recherches les plus récentes, et notamment celles menées dans les grands laboratoires nord-américains qui sont en grande partie financés par des fondations philanthropiques (comme les fondations américaines Pew, Packard et Moore, par exemple). L’un de nos premiers objectifs était d’abord de montrer que la surexploitation et l’épuisement des ressources marines ne sont pas un fantasme d’écologiste ! On sait aujourd’hui que l’on pêche trop, qu’il y a trop de bateaux, et que cette surpêche détruit les écosystèmes marins. En l’espace d’un siècle et demi, les ressources maritimes que l’on pensait inépuisables se sont en effet raréfiées et certaines ont même disparu à cause de la surpêche qui prélève plus de cent millions de tonnes de poissons par an dans le monde. La question est presque toujours escamotée, notamment en France où la plupart des pêcheurs contestent les alertes lancées par les scientifiques. Les hommes politiques se rangent irrémédiablement de leur côté, faisant passer la paix sociale avant la conservation des océans et des espèces marines. Nous nous sommes également intéressés à l’histoire de la pêche afin de comprendre comment l’homme en était arrivé à cette surexploitation actuelle. C’est essentiel pour sortir d’une perception manichéenne de la problématique écologique. Nous sommes tous concernés.
Que nous apprend l’histoire de la pêche ?
La pêche à grande échelle a démarré très tôt. Il y a eu un début de colonisation de la mer dès le 12ème siècle. Elle s’est traduite par de véritables razzias, qui ont ensuite inspirées la colonisation de la terre. La pêche coloniale a débuté à cette époque autour du hareng, au Danemark puis aux Pays-Bas, dans la mer du Nord, où de nombreux bancs de harengs ont été découverts. Cette activité quasi industrielle a été un des premiers moteurs du capitalisme. Des centaines de bateaux ont commencé à être mobilisés pour pêcher ces poissons qui étaient découpés et salés sur place pour être ensuite commercialisés à travers toute l’Europe. Le commerce du hareng suscita d’emblée d’intenses rivalités entre les Etats européens. Il fut d’ailleurs le prétexte de la première guerre qui opposa les Anglais et les Hollandais de 1652 à 1654. La défaite hollandaise entraîna une diminution du nombre des bateaux, puis les variations climatiques modifièrent les lieux de ponte des harengs.
C’est à cette époque qu’est né le droit de la mer qui nous gouverne encore. Le fait que la mer ne soit à personne (res nullius) a aiguisé les appétits. L’homme est devenu un prédateur majeur de la mer à cette époque dans l’Atlantique nord. Le tournant de l’histoire de l’histoire de la pêche européenne coloniale a été l’exploitation de la morue au 15ème siècle, avec la découverte des Grands Bancs de Terre-Neuve. Avec la morue, la pêche connaît un développement sans précédent en Europe et s’insère dans le commerce colonial qui se met en place à cette époque.
C’est à cette période aussi que naît la croyance selon laquelle les ressources marines seraient inépuisables. L’Encyclopédie déjà véhiculait ce mythe. Au 19ème siècle, les scientifiques prétendaient même que si l’on ne pêchait pas les poissons, ils se multiplieraient et il n’y aurait plus assez d’eau dans la mer. Les poissons, à la différence des mammifères pondent un nombre incroyable d’œufs et ce n’est qu’au cours du 20ème siècle que les biologistes ont compris que la plupart des œufs ne survivent pas. La disparition brutale de la morue à Terre Neuve et le moratoire décrété par le Canada en 1992, fut un électrochoc pour les communautés de pêcheurs. La morue n’est toujours pas revenue.
Aujourd’hui nous savons que certaines régions des océans sont en train de se vider de leurs poissons, et pourtant rien n’est fait. Nous conservons une vision de la pêche réduite à son potentiel industriel. On estime qu’il y a 2,5 fois trop de bateaux dédiés à la pêche au niveau mondial. C’est une folie.
Dimanche encore, j’écoutais le ministre de l’agriculture et de la pêche Michel Barnier. Il n’a pas dit un mot sur la préservation des ressources marines. Le journaliste qui l’interviewait ne lui a même pas posé la question. La France continue sur sa lancée, sans se rendre compte qu’on va dans le mur.
Que préconisez-vous pour empêcher que nos mers deviennent des étendues d’eau boueuse ?
Il faut concilier l’exploitation et la conservation marine. Il faut poser des limites au niveau mondial pour préserver la mer et ses poissons. Il faut « décoloniser » la mer. Il faut mettre fin aux rivalités nationales qui minent toutes les décisions que pourraient prendre les organisations régionales des pêches. Les pays riches ne doivent pas piller les ressources marines des pays du Sud comme le fait l’Europe le long des côtes africaines et il faut mettre un coup d’arrêt à la pêche illégale.
27 mai 2008, Anna Musso
Notes
[1] Une mer sans poissons de Philippe Cury et Yves Miserey - Editions Calmann-Levy, collection Terre Vivante - 288 pages - Prix public : 18,90 € 
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