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Les pêcheurs doivent parfois consulter le manuel. C’est quoi, ces machins qu’ils ramènent dans leurs filets ? « On voit arriver de nouvelles espèces au large de nos côtes depuis une quinzaine d’années. Le baliste est celle dont la présence est la plus régulière, c’est un poisson subtropical », témoigne Éric Renaud, le directeur de l’organisation des producteurs de La Cotinière, en Charente-Maritime.

Nombreux sont les témoignages sur l’arrivée graduelle dans les parages d’espèces réputées abondantes plus au sud. Le saint-pierre est désormais débarqué à La Cotinière, comme le bleu maigre. « 15 tonnes au début des années 1990, 1 000 tonnes aujourd’hui », précise Éric Renaud. Des spécimens de sériole, un grand pélagique qui croise habituellement vers les Açores et le Sud-Portugal, de requin-marteau et de requin-tigre ont, eux aussi, été pêchés récemment. Depuis une demi-douzaine d’années, ces amateurs d’eau tiède que sont les poulpes (Octopus vulgaris) se bousculent au portillon, au point que des bateaux s’y sont spécialisés.

Dans le même temps, la langoustine, à la limite sud de son aire de répartition devant les pertuis charentais, se fait plus rare. Et l’anchois s’est évanoui. « Je note que ça s’est produit en 2003, l’été de la canicule, avec des températures de 26 à 27 degrés pour les eaux de surface », avance Éric Renaud.

De multiples facteurs, comme les pollutions du milieu ou la surpêche, régulièrement dénoncée pour l’anchois, sont susceptibles d’intervenir dans la variation des stocks. Mais tout concorde : le peuple des poissons migre vers le nord. Il suit l’eau chaude ou il la fuit, en somme.

Les scientifiques confirment

Les données anciennes sur la température de l’océan n’étant pas suffisamment fiables, l’aire de répartition des poissons constitue un précieux indice du réchauffement en cours. « Les espèces subtropicales sont de bons indicateurs », souligne le mémoire de master 2 en sciences de l’Univers soutenu l’an passé par Aurélie Chalaali sous l’égide du Cemagref (Philippe Boël et Delphine Nicolas).

Spécialiste de l’écologie estuarienne au Cemagref, à Cestas, en banlieue bordelaise, Delphine Nicolas en explicite les résultats. Elle cite une comparaison à trente-cinq ans d’intervalle sur quatre espèces subtropicales. Ce travail a été rendu possible par l’examen de données recueillies par l’Unesco en 1973. Un déplacement significatif a été observé pour la sardinelle ronde, le crénilabre à cinq bandes, le sar tambour et la sole du Sénégal.

La sole du Sénégal a été repérée dans la Charente, alors qu’elle restait cantonnée au sud de la Bidassoa auparavant. Le crénilabre est passé de l’Espagne à la pointe sud de la Bretagne, le sar tambour est remonté du Portugal jusqu’à l’Adour. Quant à la limite nord de la sardinelle ronde, elle était fixée au nord des eaux portugaises en 1973. Elle est aujourd’hui en face du Finistère , énumère Delphine Nicolas.

Étude sur 94 estuaires

Les indices les plus probants ont été réunis par une campagne d’échantillonnage menée entre 2004 et 2007, après l’adoption par l’Europe de la directive-cadre sur l’eau. Elle a été lancée sur 94 estuaires différents, et a ciblé les espèces migratrices comme les résidentes dont la distribution est large du nord au sud. L’anguille, la plie d’Europe, le flet, le bar européen étaient du nombre. Les chercheurs ont ensuite calculé le degré de latitude qui correspond à l’abondance maximale théorique de chacune de ces espèces.

Au final, huit poissons font mouvement de manière significative. La zone optimale du bar était située en Sud-Bretagne en 1978. Elle est maintenant remontée en Manche et en mer du Nord, indique le mémoire d’Aurélie Chalaali.

Autre exemple selon Delphine Nicolas : le maigre, qui était pile poil chez lui dans l’estuaire de la Gironde au début des années 1990, est désormais à son pic au sud de l’Angleterre. Les espèces développent aussi d’autres stratégies d’adaptation au réchauffement. Celles qui le peuvent évoluent plus fréquemment en profondeur.

Ces conclusions sont corroborées par la régression corollaire des espèces d’eau froide face aux côtes européennes. En Manche et en mer du Nord, le saumon se raréfie. On relève aussi des modifications dans l’aire de répartition du thon, de l’églefin comme du maquereau, ajoute Delphine Nicolas. Le golfe de Gascogne n’est pas encore le monde de Nemo, mais ça va finir par venir.

Auteur : Jean-Denis renard

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