C’est sous la plume de Pierre De Latil que nous découvrons ce poisson, un article écrit en 1951 dans le Chasseur Français.
đź“° Rascasses et chapons
«Bien que vivant aussi dans le golfe de Gascogne, voici le plus typiquement méditerranéen des poissons, le plus typiquement provençal, et même marseillais : la rascasse.

Ce vocable ne fleure-t-il point la Provence ? Le nom semble inventĂ© pour un personnage de Marcel Pagnol ! Étymologiquement, il s’enracine dans le plus pur provençal : rascas signifie « rude, raboteux ». (Mais on doit dire aussi que, Ă Nice, le mot signifie « teigneux », Ă©voquant cette maladie de peau, jadis rĂ©pandue, oĂą l’Ă©piderme se desquame comme celui des rascasses.)
Ce poisson n’est-il point une pièce maĂ®tresse de la fameuse bouillabaisse, ce bouillon de poisson qui a conquis le monde ? (Car « bouillabaisse », malgrĂ© les diverses origines fantaisistes qu’on lui donne, veut simplement dire : bouilla peĂŻs, bouillon de poisson.) Les girelles, serrans et labres, ou tourds, ou vieilles, qui forment le fond du cĂ©lèbre mets provençal, sont rĂ©duits en charpie par la cuisson et, ensuite, souvent Ă©crasĂ©s par la cuisinière. Les rascasses, elles, dont la chair demeure ferme, sont prĂ©sentĂ©es entières et composent le morceau de rĂ©sistance, avec le classique tronçon de murène et l’assez peu orthodoxe langouste. Sans rascasse, la bouillabaisse vient Ă n’ĂŞtre plus qu’une « soupe de poissons ».
Si le nom vulgaire Ă©voque l’aspect de ces bĂŞtes raboteuses, verruqueuses, pustuleuses, teigneuses, desquamĂ©es, le nom scientifique, lui, tĂ©moigne de leurs venimeuses piqĂ»res : scorpène, du grec skorpios, scorpion.
Piquer, les scorpènes le peuvent de partout. Elles sont hĂ©rissĂ©es de piquants, de pointes, d’Ă©pines, d’aiguillons, de dards sur leur monstrueuse tĂŞte, sur leurs opercules cuirassĂ©es et, surtout, Ă l’entour de toutes les nageoires, qu’elles dĂ©ploient comme des ailes de dragon. Elles portent Ă son comble la caractĂ©ristique du sous-ordre des AcanthoptĂ©rygiens, c’est-Ă -dire des poissons Ă nageoires Ă©pineuses. Leur dorsale, en particulier, dresse toute une panoplie d’Ă©pĂ©es empoisonnĂ©es.
« Ce poisson, dit le vieux mĂ©decin Rondelet, ancĂŞtre des ichtyologues, est appelĂ© scorpion, non pas de la ressemblance qu’il Ă avec le scorpion de terre, mais Ă cause qu’il pique point, Ă©tĂ©, en piquant, il jette son venin comme le scorpion de la terre. »
Les aiguillons venimeux sont au nombre de dix-sept, Ă savoir : trois rayons Ă©pineux Ă la nageoire anale, les onze rayons de la première dorsale, le premier rayon de la seconde dorsale, le premier rayon de chacune des deux abdominales. En blessant un ennemi, ils exercent une pression sur des rĂ©servoirs Ă venin situĂ©s Ă leur base ; le poison s’Ă©coule alors par les cannelures que prĂ©sente chaque dard et pĂ©nètre ainsi dans la plaie.
La blessure des scorpènes est douloureuse, mais n’est pas rĂ©ellement dangereuse. La grande spĂ©cialiste des venins, Marie Phisalix, a montrĂ© qu’il faut une dose massive (au moins celle provenant de huit rascasses) pour tuer un cobaye. Ce venin, neurotoxique, tue par paralysie. Mais un homme, mĂŞme s’il recevait tout le venin d’une rascasse, ne pourrait ĂŞtre rĂ©ellement malade. On doit traiter ces piqĂ»res par l’ammoniaque ou l’eau très chaude ; on peut combattre la douleur par du laudanum.
En tout Ă©tat de cause, il faut Ă©viter d’ĂŞtre piquĂ©, mĂŞme lorsqu’on nettoie une scorpène morte. Pour cela, on doit la tenir d’abord en lui mettant un doigt dans la bouche et lui couper aussitĂ´t les aiguillons dangereux. Quant au chasseur sous-marin, il doit prendre la prĂ©caution de la mettre dans un sac de grosse toile, afin de n’ĂŞtre pas piquĂ© en la portant Ă la ceinture comme les autres poissons.
Les scorpènes ne semblent devoir soulever aucun litige de classification ni poser aucun problème de linguistique populaire, Ă l’encontre de tant de poissons et, en particulier, des labres, leurs verts compagnons de bouillabaisse. Pour une fois, les livres et les pĂŞcheurs sont d’accord, et aussi le langage savant avec les patois, et mĂŞme — ce qui est encore plus surprenant — les auteurs entre eux.
Seul le grand public fait souvent confusion : sous le nom de « rascasse », il dĂ©signe deux espèces que le moindre gamin provençal sait distinguer : la rascasse proprement dite et le chapon. Deux poissons que tous les traitĂ©s dĂ©crivent avec clartĂ© sous des noms concordants : d’une part, Scorpoena porcus, la scorpène porc, grise ou brune, avec des marbrures plus sombres, de taille mĂ©diocre, aux Ă©cailles presque lisses, poisson du littoral rocheux ; d’autre part, Scorpoena scrofa, la scorpène truie, rouge, ou brun rouge, ou rosĂ©, qui atteint et dĂ©passe mĂŞme 40 centimètres, Ă la tĂŞte hĂ©rissĂ©e d’excroissances charnues et de lambeaux cutanĂ©s, le chapon Ă l’habitat plus profond. Donc une rascasse petite et brune, un chapon gros et rouge, plus raboteux encore. Un petit porc, une grosse truie, l’affaire semble claire.

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Ouais ! claire pour qui se contente d’effleurer la question. Mais, si l’on ne se satisfait pas des manuels, mĂŞme savants, si l’on veut approfondir le sujet, alors on est vite noyĂ© dans les incertitudes. Nous avons voulu consulter, d’une part, les « ConsidĂ©rations sur les ScorpĂ©nidĂ©s de la mer de Nice », par le Dr M. Jaquet, dans le Bulletin de l’Institut ocĂ©anographique (31 dĂ©cembre 1907) ; d’autre part, « Les ScorpĂ©nidĂ©s de la MĂ©diterranĂ©e », par L. Roule, dans le volume VI (1907) des Archives de Zoologie expĂ©rimentale et gĂ©nĂ©rale. Eh bien ! après ces deux savants mĂ©moires, nous ne savons plus rien. La vraie science, d’ailleurs, n’exige-t-elle point que l’on doute de tout ?
Dans la famille des ScorpĂ©nidĂ©s, le genre Sebastes diffère du genre Scorpoena par l’absence d’un sillon transversal sur la tĂŞte, en arrière des yeux. Bien que nettement diffĂ©rent de Scorpoena scrofa, Sebastes dactylopterus, pĂ©chĂ© profondĂ©ment aux confins du plateau continental, est vendu Ă Nice sous le nom de « cardouniera » et, Ă Marseille, sous le nom de « rascasse chèvre », ou tout simplement « chapon », dont il a l’allure gĂ©nĂ©rale, la couleur rouge, la grosseur. Mais, entre les scorpènes et les sĂ©bastes, il est des transitions. Ainsi apparaĂ®t parfois, Ă la poissonnerie de Nice (ou, plutĂ´t, apparaissait Ă l’heureux temps oĂą l’on voyait des poissons mĂ©diterranĂ©ens dans les poissonneries mĂ©diterranĂ©ennes), une sorte de chapon qui n’est pas scorpène et qui n’est pas sĂ©baste. D’autres variĂ©tĂ©s ont Ă©tĂ© rencontrĂ©es en MĂ©diterranĂ©e, en particulier Ă Madère, Sebastes maderensis ou Scorpoena maderensis, selon les auteurs. Risso dĂ©crit un Scorpoena lutea. Lowe a baptisĂ© une Scorpoena ustulata. Il semble que … Mais en ce cas … Si l’on admet que … La valse des hĂ©sitations se poursuit au cours de longues pages ; nous ne la suivrons pas. Nous avons simplement voulu montrer que rien n’est simple dans le tourbillon des vies marines, sinon le schĂ©ma que s’en donnent les humains. La conclusion du Dr Jaquet semble fort simple : Ă Nice vit, en profondeur, Sebastes maderensis. Mais, si nous allions plus loin encore dans les recherches bibliographiques, si nous interrogions les trois ou quatre spĂ©cialistes mondiaux des ScorpĂ©nidĂ©s, peut-ĂŞtre la thèse du Dr Jaquet apparaĂ®trait-elle controuvĂ©e …

Dmitriy Konstantinov, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
A la ligne, les rascasses ne se prennent guère qu’en automne, de plus en plus rarement d’ailleurs. La seule que je prisse jamais, enfant, c’est un jour de mistral d’arrière-Ă©tĂ©, sous la Batterie, au cap d’Antibes : jamais poisson ne s’enferra aussi facilement ; sans l’avoir sentie mordre, soudain j’eus son poids forcenĂ© au bout de ma ligne.
Depuis, j’ai su ce qui s’Ă©tait passĂ© : la rascasse, Ă l’affĂ»t dans un recoin du rocher, avait bondi sur mon appât et l’avait happĂ© d’un seul coup. Depuis, j’ai su pourquoi une rascasse Ă©tait, ce jour-lĂ , venue se suicider Ă la cĂ´te : c’Ă©tait pour suivre les eaux froides qu’amène le mistral. (Le mistral ne refroidit pas les eaux en quelques heures, comme on le croit souvent ; soufflant de terre, il chasse vers le large en « moutons » Ă©cumants l’eau superficielle chauffĂ©e par le soleil ; pour remplacer cette eau de surface, l’eau profonde plus froide monte alors. VoilĂ pourquoi la tempĂ©rature de la mer change brusquement dès le moindre coup de mistral.)
Au boulentin (la pĂŞche Ă main sans canne, depuis une barque), la rascasse est un poisson que l’on prend « sans le faire exprès ». « On laisse sa ligne pour allumer une cigarette, nous disait le Dr Revenusso, le plus scientifique des amateurs niçois, et, quand on la reprend, il y a un chapon au bout ! … »
Mais c’est aux filets d’entremaille que, avec toute la bouillabaisse, les professionnels pèchent les scorpènes, surtout en Ă©tĂ©, près des cĂ´tes. Et, naturellement, la poche du « gangui 1 » qui ramasse tout, gueule ouverte, en ratissant les herbiers de posidonies, ne manque pas d’en avaler quelques-unes et de les vomir ensuite au fond de la barque, tous piquants hĂ©rissĂ©s, toutes nageoires dĂ©ployĂ©es.
Quant aux pĂŞcheurs sous-marins … Mais cela demande dĂ©veloppement …»
Infos source
- Source : Le Chasseur Français N°651 Mai 1951 Page 279
- Auteur : Pierre DE LATIL.
- Titre : Poissons de bouillabaisse – Rascasses et chapons
- Rubrique : La pĂŞche
En résumé
Plus qu’un simple ingrédient, la rascasse incarne l’âme de la bouillabaisse et de la culture provençale. De ses piqûres venimeuses à sa chair ferme, elle fascine autant les pêcheurs que les gastronomes. Et si, comme le suggère l’article, rien n’est simple dans le monde marin, la rascasse reste une certitude dans l’assiette des amoureux de la Méditerranée.
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Notes :
🔎 Pour enrichir ce texte ancien, j’ai sélectionné quelques images d’époque et photos personnelles qui évoquent l’ambiance ou les techniques décrites.
⚠️ Note : certaines techniques décrites ici peuvent être aujourd’hui interdites ou réglementées. Vérifiez toujours les lois en vigueur avant de pratiquer.
- Un gangui est un filet de pêche aux mailles très serrées avec une armature métallique rectangulaire. Ce filet est utilisé dans les environs de Toulon pour racler le fond de la mer, d’où le surnom de râteau. Ce genre de filet est utilisé pour la capture de poissons de roches, poissons indispensables pour une bonne soupe de poisson. Pratique interdite depuis l’arrêté du 4 mai 2016. ↩︎
Article publié initialement en 2009