Voici quelques faits fascinants extraits de cette belle page du Chasseur Français de 1950, consacrĂ©e aux mollusques d’eau douce : L’Ancyle fluviatile (Ancylus fluviatilis), la Bithynie (Bithynia tentaculata), L’Anodonte
đź“° Texte original
« Tous les pĂŞcheurs d’eau douce connaissent, au moins de vue, certains mollusques de nos rivières et de nos lacs et, tout au moins, la grande moule, d’une part, et l’escargot d’eau, d’autre part. Il y en a d’autres, et nous allons les passer en revue, car ils constituent une des composantes les plus intĂ©ressantes de la « sitèse ichtyenne », mot savant et compliquĂ©, qui veut tout simplement dire la nourriture que peut trouver le poisson dans son habitat.
Nous classerons ces mollusques en univalves ou gastĂ©ropodes s’ils n’ont qu’une seule coquille, comme l’escargot d’eau, et en bivalves ou lamellibranches s’ils ont deux coquilles, comme la moule.
Parmi les gastĂ©ropodes, l’ancyle (Ancylus fluviatilis) est la plus petite ; sa coquille a un demi centimètre Ă trois quarts de centimètre et est semblable Ă un petit bonnet phrygien collĂ©, Ă la manière des patelles sur les roches marines, sur les cailloux des cours d’eau Ă truites. C’est un appât recherchĂ© des truitelles, car on les trouve souvent en abondance et toujours dans les eaux pures. Elles constituent un test caractĂ©ristique des eaux Ă truite non polluĂ©es, autant que peut l’ĂŞtre le cresson dans le règne vĂ©gĂ©tal.
Nous trouvons ensuite les divers escargots d’eau qui rampent, en effet, sur le fond et sur les herbes aquatiques et de forme qui les fait plutĂ´t ressembler au bigorneau.
La bithynie (Bithynia tentaculata) est celle qui peut vivre dans les eaux relativement froides de la partie infĂ©rieure de la zone Ă truites ; c’est Ă©galement un bon test biologique de pollution. Comme tous les mollusques, d’ailleurs, c’est un vĂ©gĂ©tarien ; il se nourrit de la couverture de diatomĂ©es qui tapissent le fond et aussi de mousses, d’algues vertes et surtout du cresson et des callitriches. La bithynie est Ă©galement très recherchĂ©e par la truite de moyenne et grosse taille.
Les limnĂ©es et les paludines sont de taille beaucoup plus grosse, et leurs coquilles atteignent 3 Ă 4 centimètres. Elles vivent dans les rivières lentes Ă courant modĂ©rĂ©, dans les bassins et dans les Ă©tangs ; on en trouve parfois des quantitĂ©s dans les touffes d’herbes aquatiques. Ces mollusques sont très recherchĂ©s par les poissons d’eau douce.
Le planorbe a le mĂŞme habitat et prĂ©sente une coquille enroulĂ©e sur le mĂŞme plan. Tous ces mollusques sont souvent l’hĂ´te de vers parasites ; c’est ainsi que le Distome hĂ©patique (ce ver plat qui est l’auteur de la douve ou cachexie aqueuse du mouton et du bĹ“uf, et qui pullule sur leurs poumons) a un embryon qui colonise les limnĂ©es.
Le mollusque d’eau douce le plus connu est un lamellibranche ; c’est la grande moule d’eau douce ou anodonte. Elle atteint jusqu’Ă 25 centimètres de longueur, et la coquille ouverte laisse voir, Ă l’intĂ©rieur, un mollusques gros Ă chair forte et rĂ©sistante. Les coquilles sont blanchâtres ou jaune verdâtre, avec des stries d’accroissement très nettes. L’anodonte vit dans les fonds sableux ou sablo-vaseux, oĂą elle s’enfonce en laissant sortir de la coquille, vers le bas, sa partie charnue ou pied ; le tiers ou le quart seulement de la partie supĂ©rieure sort du sable, les deux coquilles Ă©tant lĂ©gèrement entr’ouvertes pour laisser passer les siphons qui aspirent d’une façon continue l’eau nĂ©cessaire Ă sa respiration, ainsi que les dĂ©bris animaux et vĂ©gĂ©taux dont elle se nourrit.
On les trouve aussi bien dans les eaux Ă courant vif que dans les Ă©tangs, avec une nette prĂ©fĂ©rence pour les eaux acides ou granitiques, bien que leurs coquilles soient calcaires. L’anodonte est de trop grosse taille pour ĂŞtre recherchĂ©e par les poissons ; aussi son importance piscicole est-elle assez faible. Sa prĂ©sence ne donne aucun renseignement au point de vue pollutions, car elle les supporte bien.
L’anodonte est comestible pour l’homme, et on peut la manger cuite, comme on le fait des moules marines ; mais la chair est très dure et de mĂ©diocre saveur. En revanche, les rats d’eau l’apprĂ©cient beaucoup ; ils savent la rechercher, la tirer sur la rive et casser la coquille pour la dĂ©vorer. On voit souvent sur les berges de petits tas de ces coquilles d’anodontes brisĂ©es sur les lieux de festin des rats d’eau.
Cette grosse moule d’aspect si massif et qui semble, Ă première vue, si peu intĂ©ressante, offre de très curieuses particularitĂ©s. Tout d’abord, celle de sa reproduction, qui se fait en plein Ă©tĂ©, du mois de juin au mois d’aoĂ»t. Les sexes sont sĂ©parĂ©s ; la femelle aspire les spermatozoĂŻdes Ă©mis par le mâle avec l’eau qu’elle siphonne pour les besoins de sa nourriture et de sa respiration ; ils fĂ©condent entre les branchies les Ĺ“ufs que la femelle y a pondus ; au bout de quatre semaines d’incubation, les Ĺ“ufs Ă©closent et donnent des larves microscopiques, qui quittent leur mère Ă partir de la fin juillet et, Ă l’aide de crochets dont sont munie ces valves minuscules, vont s’implanter sur les branchies d’un poisson et, pendant une pĂ©riode qui va de quinze jours Ă deux mois, vivent aux dĂ©pens de leur hĂ´te jusqu’Ă acquĂ©rir leur forme dĂ©finitive ; alors ils le quittent et tombent au fond de l’eau. Ă€ ce moment, la petite larve atteint 2 Ă 3 millimètres et est parfaitement visible sur les branchies d’un poisson ou mĂŞme sur les nageoires, sous forme de nodositĂ©s noirâtres qui avaient fait croire autrefois Ă une maladie appelĂ©e glochidiase ; mais on ne peut pas considĂ©rer cela comme une maladie, puisque l’hĂ´te n’en souffre nullement.
Il faut aussi signaler l’aide curieuse apportĂ©e par l’anodonte Ă la reproduction de la bouvière, ce petit poisson du centre de la France, dont la femelle, au moment du frai, pousse un long tube anal, qu’elle introduit dans la coquille de l’anodonte pour lui injecter ses Ĺ“ufs. C’est un phĂ©nomène curieux que de voir un coquillage confier ses petits Ă un poisson, lequel lui confie ensuite la garde de ses Ĺ“ufs.
Je signale, en terminant, que l’anodonte sĂ©crète parfois des perles qui, pour n’avoir pas l’orient des perles marines, n’en ont pas moins une rĂ©elle valeur. En Allemagne, la variĂ©tĂ© d’anodonte qui est la mulette perlière a Ă©tĂ© mĂŞme exploitĂ©e, notamment dans le pays de Bade oĂą, dans certains ruisseaux, on fait la rĂ©colte systĂ©matique des perles. Dans ces cours d’eau en terrain granitique, se trouve une importante vĂ©gĂ©tation de callitriches, avec prĂ©sence de vĂ©rons, de chabots et de truites ; les anodontes se trouvent souvent par groupes de plusieurs dizaines de mollusques. C’est prĂ©cisĂ©ment l’amĂ©nagement de ces ruisseaux qui a permis de constater que ces moules d’eau douce vivaient soixante, quatre-vingts et mĂŞme cent ans ; l’accroissement de ces moules se fait très lentement (guère plus de 1 Ă 2 millimètres par an), accroissement que l’on a pu constater grâce aux stries ; une simple moule d’une vingtaine de centimètres a donc une centaine d’annĂ©es.
L’Ă©pithĂ©lium marginal qui enveloppe le corps mĂŞme de la moule, et qui sĂ©crète les deux coquilles, sĂ©crète, en certains cas particuliers, des perles. Ces perles sont dues, le plus souvent, Ă un corps Ă©tranger, tel qu’un grain de sable ou un parasite. Elles prĂ©sentent en surface une couche irisĂ©e, avec un Ă©clat argentĂ© ou rosĂ© (ce sont les plus rares), ou plus souvent gris ou brun. Il faut environ de 400 Ă 1.000 moules d’eau douce avant de trouver une perle d’un certain prix.

Ces ruisseaux du pays de Bade (rĂ©gion de l’Odenwald) sont Ă©troitement surveillĂ©s ; la pĂŞche n’y est permise que tous les six ans ; des spĂ©cialistes parcourent le ruisseau, enlèvent tous les mollusques, qui sont recueillis dans des paniers et confiĂ©s Ă d’autres spĂ©cialistes qui, sur les bords mĂŞmes du ruisseau, font entrebâiller dĂ©licatement les deux coquilles Ă l’aide d’une pince spĂ©ciale, et, Ă©ventuellement, enlèvent les perles qu’ils trouvent. Après avoir Ă©tĂ© examinĂ©es, les anodontes sont immĂ©diatement remises Ă l’eau, et elles regagnent leur station prĂ©fĂ©rĂ©e, d’oĂą on ne les dĂ©rangera que six ans plus tard. Cette exploitation est très ancienne au pays de Bade, oĂą elle existe depuis plus de trois cents ans. Nous n’avons pas connaissance que l’anodonte soit exploitĂ©e en France en vue de la recherche des perles. Toutefois, nous avons eu connaissance de certains cas prĂ©cis, dont un notamment dans le Luy, rivière des Landes, oĂą une perle de prix a Ă©tĂ© trouvĂ©e dans une de ces moules. Mais je ne voudrais pas que cet article entraĂ®ne des espoirs exagĂ©rĂ©s, qui risquent de se traduire par la destruction trop massive de ces mollusques dans nos rivières, mollusques qui, ne l’oublions pas, mettent près de cent ans Ă acquĂ©rir leur taille.»
Infos source
- Source : Le Chasseur Français N°643 Septembre 1950 Page 536
- Auteur : DELAPRADE.
- Titre : Les mollusques d’eau douce
- Rubrique : La pĂŞche
En résumé
De l’ancyle à l’anodonte, ces mollusques nous racontent bien plus qu’un simple chapitre naturaliste. Ils sont des bio-indicateurs, des sources de curiosité, parfois même des gardiennes de perles ! N’oublions pas que leur lente croissance mérite le respect et la préservation.
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Notes :
🔎 Pour enrichir ce texte ancien, j’ai sélectionné quelques images d’époque et photos personnelles qui évoquent l’ambiance ou les techniques décrites.
⚠️ Note : certaines techniques décrites ici peuvent être aujourd’hui interdites ou réglementées. Vérifiez toujours les lois en vigueur avant de pratiquer.
Article publié initialement en 2018.