Lignes dormantes et poissons plats en 1951

Les poissons plats - Cet article écrit en octobre 1951 par Maurice-Ch. Renard pour le Chasseur Français nous renvoie quelques décennies en arrière et nous rappelle comment nos parents et arrières-parents appréhendaient la pêche: la plie et le flet aux lignes dormantes.

L’automne favorise la pêche des poissons plats. La pêche à pied s’entend, car c’est en tout temps que les carrelets, limandes et soles, mais surtout les premiers, fréquentent le littoral de nos côtes à marée. On les y capture alors au chalut, donc en barque.

Mais les bassiers que nous nous flattons d’être mettent un point d’honneur à ne pêcher qu’à pied. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Le nôtre, c’est de prospecter les grèves ou les plateaux rocheux, à découvert, et d’y ramasser, par les procédés les plus simples, voire les plus rudimentaires, les hôtes de la mer assez imprudents pour s’attarder au reflux ou demeurer prisonniers des basses eaux.

Ce préambule n’explique cependant pas pourquoi l’automne est plus propice que l’été, par exemple, à de semblables prises. Éclairons donc notre lanterne.

plie ou flet-image fishbase

Si la pêche aux crustacés s’accommode sans contredit des périodes chaudes, cela tient d’abord à ce que la collecte du bouquet ou la chasse à l’étrille requiert et même exige du bassier des immersions parfois prolongées — à mi-corps presque toujours — au moins pour la traversée des chenaux. Or, s’il est agréable de se promener deux heures durant, l’été, en poussant la bourraque, avec de l’eau à la ceinture, quand ce n’est pas à la poitrine, un tel sport manque assurément de charme dès la mi-septembre et quelquefois plus tôt. Par contre, la pêche aux poissons plats au moyen de lignes de sable ou de bôcains (1) ne réclame de son adepte aucun sacrifice de ce genre, puisque le bassier peut aisément tendre et relever ses engins sans se mouiller plus haut que la semelle, tout en ayant la faculté de se vêtir chaudement.

Une autre raison, étrangère au confort ou à la santé du pêcheur, intervient surtout en faveur de la pêche automnale aux poissons plats: c’est ce qui fait que le crabe, vert, jaune ou rouge — ennemi public numéro un des boettes, amorces constituées par des vers arénicoles dans la plupart des cas, — est très sensible aux premiers froids et qu’il regagne des gîtes prudents dès les premières nuits glacées, au lieu de continuer à vagabonder tout au long des plages et d’y dévorer les vers accrochés au bout des hameçons.

La concurrence ainsi écartée, le bassier aura bien plus de chances de trouver, à mer baissante, un nombre appréciable de pièces au fer de ses lignes en automne qu’en été. C. Q. F. D.

Dès octobre, le mois où nous entrons, on aura donc profit à consacrer ses loisirs, sur les côtes sableuses de l’Atlantique et de la Manche, à la capture des poissons plats, singulièrement des plies et des picauds.

On sait — ou, si on l’ignore, on va l’apprendre, parbleu! — que le plus courant des poissons plats est le carrelet, ce carrelet que les côtiers appellent plus souvent «plie» ou improprement «turbotin», comme on le dénomme en certains points des Flandres; la plie et, pourrait-on ajouter, son demi-frère le picaud.

Il importe pourtant de ne jamais confondre picaud et plie, de si différentes saveurs. Le premier n’a de réelle valeur gastronomique que consommé très frais, autant que possible au sortir de l’eau: sa chair, plutôt fade, tourne très vite, et le goût s’en «aplatit» fort rapidement. Par contre, la plie demeure d’une conservation assez aisée et garde bien plus longtemps ce parfum iodé d’herbes marines qu’on rechercherait en vain chez le picaud, une saveur d’algue à nulle autre pareille. Un vatel que je sais disait un jour: la plie et le picaud, c’est le jour et la nuit, la chair du homard comparée à celle du crabe vert ou, si vous préférez, le bourgogne auprès de la piquette. (Il exagérait tout de même un brin.)

Mais c’est un fait que, du dehors, la plie et le picaud sont difficiles à distinguer. L’un et l’autre de ces poissons plats sont d’identiques dimensions, au bord de nos côtes surtout, de 20 à 30 centimètres de longueur moyenne; au large, on pêche cependant des plies de taille double. De forme ovale l’un comme l’autre, ou plus exactement losangée, ils présentent tous les deux un dos renflé, d’un gris roussâtre, taché de gros points rouges, encore que le picaud soit parfois dépourvu de cette particularité, mais lui seulement. Voilà pour les facteurs communs.

Pourtant, le dos de la plie est uniformément lisse, alors que celui du picaud offre en son milieu et sur toute la longueur de l’arête dorsale un pointillé rugueux sensible au toucher, mais uniquement à rebrousse-poil, si l’on peut ainsi dire. Il suffira donc de passer l’index sur le dos du poisson, en remontant de la queue à la tête, pour savoir instantanément s’il s’agit d’un picaud ou d’une plie.

Le ventre de chacune de ces deux espèces de poisson diffère en revanche, et cela saute aux yeux, on peut le dire: celui de la plie est d’un blanc nettement bleuté, quasi translucide, et vergé de stries, alors que celui du picaud demeure d’un blanc jaunâtre opaque, sans trace de vergettes.

Le contact du dos, l’examen du ventre permettront ainsi de distinguer tout de suite l’un et l’autre de ces poissons, lorsqu’on les aura trouvés gaffés au fer des lignes. Les picauds seront de préférence consommés le plus tôt possible et, si l’on veut, les plies mises au garde-manger, où elles pourront attendre une bonne journée, dans des conditions de fraîcheur désirables. On observera d’ailleurs que les picauds meurent très vite hors de l’eau, tandis que la survie des plies est d’un temps beaucoup plus considérable.

Les plies et picauds montent au rivage à chaque flux et redescendent avec la marée. Cette «montée» a vraisemblablement une cause alimentaire: nos poissons plats viennent s’approvisionner en arénicoles, vers de sable bruns ou rouges, ou pelouses dentelées, dont les bancs foisonnent parfois à proximité du littoral même, la plupart du temps sur fonds de vase. De tels bancs, je le redis au passage, sont d’un repérage facile aux yeux du bassier, en raison des menus monticules de sable torsadé que les vers refoulent à la surface, en s’enfouissant dans leur repaire.

Sachant ainsi où les plies et picauds ont coutume de se restaurer, le pêcheur établira aisément ses lignes ou plantera ses bôcains, mais en aval de ces bancs à vers et à distance respectueuse, de manière à se garder d’une concurrence évidemment redoutable: on conçoit que le poisson n’hésitera jamais entre une proie vivante et un appât crucifié à l’hameçon et déjà crevé.

Il est opportun de tendre ses lignes à mi-course entre les limites de basse-eau et l’emplacement des bancs d’arénicoles. On aura intérêt à placer les engins de pêche de part et d’autre d’un ru charriant des eaux de terre, donc contenant souvent aussi des parcelles alimentaires, ou sur le versant montant d’une «dunette» de faible dénivellation. Et toujours sur des sables à grain fin mais non vaseux — il est patent que le brouillage des eaux, à l’instant du flot, risquerait d’empêcher les poissons d’apercevoir les boettes accrochées aux lignes.

Les procédés de pêche les plus efficaces sont, je le redis, les lignes dormantes tendues à même le sable et les bôcains, piquets de tamaris plantés sur les grèves, à ras du sable, et pourvus d’avançons à hameçon. J’ai déjà exposé longuement, dans ces mêmes colonnes (1), le procédé très spécial dit de pêche au bôcain. Mais il ne semblera pas mauvais que je vous informe aussi des principes d’une ligne.

Les dormantes, ainsi appelées parce qu’on peut les laisser en place pendant les quatre ou cinq jours d’une marée considérée, et souvent bien plus longtemps, selon l’état de la mer, sont faites d’un long filin de lin goudronné, tordu à trois brins au moins et d’une résistance à toute épreuve: les tractions subies au flux comme au reflux, même par mer tranquille, sont en effet considérables. Une telle ligne se développera sur une longueur de 50 à 100 mètres. Tous les 50 centimètres, la ligne reçoit un avançon, d’un fil plus léger, d’une longueur de 20 centimètres environ et pourvue d’un hameçon — du 4. En fait, c’est l’avançon qui constitue la ligne à proprement parler, le long filin faisant ici office de gaule, si l’on veut transposer les données du problème de la rivière à l’océan. Bien entendu, l’avançon doit être arrimé très soigneusement à la ligne-support, de manière qu’il ne puisse y glisser, donc risquer de s’accrocher à l’avançon voisin, à l’heure du flux.

La ligne-support sera mise en place à marée basse, chacune de ses extrémités fixée le plus solidement possible à un robuste piquet, enfoncé d’un demi-mètre au moins dans le sable. Il tombe sous le sens qu’elle doit être disposée parallèlement au rivage, en tout cas parallèlement à la ligne de montée des eaux, facile à déterminer.

Il ne restera plus au bassier qu’à amorcer ses «zins» avec des vers de sable, de préférence des bruns, d’une peau plus résistante, à couvrir chaque boette d’une poignée de sable mou, pour les protéger avant immersion des attaques éventuelles des crabets, et à attendre la montée des eaux, puis, six heures plus tard, leur reflux, pour procéder à la relève des avançons découverts.

Le déferrage des plies et picauds piégés (quelquefois aussi des anguilles ou des bars) se fera dans les mêmes conditions que celles de la pêche aux bôcains. Le pourcentage des prises demeure identique, toutes choses égales d’ailleurs, dans chacun des deux procédés, et cela se comprend. Mais, lorsqu’on aura loisir de pêcher sur de très longues grèves sableuses, loin de tout rocher, donc de tout varech, lorsque la période de pêche sera favorisée de mers calmes, lorsque le baromètre semblera au beau fixe (ce n’est pas souvent le cas en octobre), on préférera avec profit la ligne dormante aux bôcains, dans la mesure où l’on peut longtemps la laisser en place, au bénéfice de la loi du moindre effort.

  • (l) Le Chasseur Français, octobre 1950
  • picauds : Flet commun
  • vatel  : Maurice-Ch. Renard fait sans doute référence à François Vatel dont le nom reste associé à la gastronomie du XVIIème siècle.
  • zins : hameçon en créole
Maurice-Ch. RENARD.
Le Chasseur Français N°656 Octobre 1951 Page 601

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