La pĂȘche au cordeau ou au libouret : nous sommes en septembre 1950, Pierre Lartigue raconte dans le Chasseur Français comment on pĂȘchait au cordeau dans les annĂ©es 1935-1940 sur les plages landaises, juste avant l’apparition du surf-casting.
đ° PĂȘche cĂŽtiĂšre : Les prĂ©curseurs du surf-casting

«Je ne me doutais certes pas, il y a vingt ou vingt-cinq ans, quand je pĂȘchais au cordeau sur les plages sableuses, que je faisais du surf-casting sans le savoir. Actuellement, on ne pĂȘche plus au cordeau ou au libouret ; il est beaucoup plus distinguĂ© de dire qu’on pĂȘche au surf-casting quand on lance d’une plage, Ă l’aide d’une canne et d’un moulinet, une ligne fortement plombĂ©e en tĂȘte et munie de 2 ou 3 hameçons qui pĂȘchent dans les brisants ; surf-casting signifie, en effet, lancer dans les brisants.
Le surf-casting connaßt actuellement une grande vogue sur toutes nos cÎtes plates et sur bien des jetées.
Il Ă©tait rare, quelques annĂ©es avant la guerre de 1939, de trouver, notamment sur les cĂŽtes landaises et girondines, quelques pĂȘcheurs en mer munis de cannes Ă lancer, alors qu’aujourd’hui ils y sont nombreux. La pĂȘche se faisait alors au cordeau, qui correspond exactement au libouret des plages de la Manche ; actuellement, cette pĂȘche au cordeau n’est plus pratiquĂ©e sur les plages que par quelques attardĂ©s ; j’excepte toutefois les pĂȘcheurs aux poissons plats, tels que le turbot, qui, Ă l’automne, connaissent de belles rĂ©ussites.
Le cordeau ou libouret se compose d’une ligne en lin cĂąblĂ© ou en soie, longue de 60 Ă 100 mĂštres, continuĂ©e par un bas de ligne un peu plus fort, de 8 Ă 10 mĂštres, terminĂ© par un plomb en forme d’ancre ou de poire de 200 Ă 300 grammes. Ce plomb porte 4 fils de cuivre mallĂ©ables, ce qui lui permet de s’accrocher dans le sable, de ne pas ĂȘtre emportĂ© par les brisants et de pouvoir ĂȘtre retirĂ© facilement par le pĂȘcheur grĂące Ă la souplesse du fil de cuivre.
La ligne s’est peu Ă peu amĂ©liorĂ©e ; on a employĂ© pour le bas de ligne du gut 1 ou du nylon, et, actuellement, la ligne est souvent entiĂšrement en nylon de 50 ou 60 centiĂšmes, ce qui Ă©vite au pĂȘcheur, aprĂšs une journĂ©e de pĂȘche, d’avoir Ă tremper son cordeau dans l’eau douce et de lâĂ©tendre pour le faire sĂ©cher, ce qui est une corvĂ©e indispensable avec les lignes en lin, sous peine de les voir pourrir.
Sur le bas de ligne, on place 2 ou 3 hameçons Ă une distance de 80 centimĂštres, le premier Ă©tant placĂ© Ă 50 centimĂštres environ du plomb. L’hameçon doit ĂȘtre solide, de forme lĂ©gĂšrement carrĂ©e et est montĂ© sur nylon 50 centiĂšmes ; un avançon d’une vingtaine de centimĂštres est accrochĂ© au bout. Sur les plages rocheuses et sur les jetĂ©es, le plomb en forme d’ancre, qui risquerait trop de s’accrocher et de se perdre, est remplacĂ© par un plomb plat sans fil.
Le cordeau ou libouret Ă©tait autrefois lancĂ© Ă la main : le pĂȘcheur faisait tournoyer d’une main au-dessus de sa tĂȘte la ligne portant hameçons esches et plomb, et lĂąchait son fil tel une fronde ; le fil, prĂ©alablement dĂ©roulĂ© sur le sable, suivait le plomb dans la mer sur une longueur atteignant parfois 30 mĂštres. Le pĂȘcheur a Ă©videmment avantage Ă se mettre en maillot de bain et d’avancer le plus possible, en profitant du retrait de la vague pour gagner le maximum de distance.
Cette mĂ©thode prĂ©sente des dangers pour les voisins du lanceur et pour le lanceur lui-mĂȘme ; on a vu parfois des hameçons lancĂ©s d’une main vigoureuse, labourer l’oreille ou les doigts du pĂȘcheur. Il est Ă©vident que le montage du bas de ligne doit ĂȘtre fait, en ce cas, suivant la taille du lanceur. Nous ne saurions trop recommander d’avoir des avançons courts, surtout sur le premier hameçon, le plus rapprochĂ© de la main du pĂȘcheur.
Un progrĂšs trĂšs net a Ă©tĂ© accompli par l’usage de la perche. C’est un bambou de 2m,50 Ă 3 mĂštres, terminĂ© par une petite fourche en bois ; le pĂȘcheur passe le bas de ligne dans la fourche, balance deux ou trois fois le plomb au bout du bas de ligne et lance le tout Ă la mer ; on atteint ainsi 40 ou 50 mĂštres, mais il est bon de prendre un plomb assez lourd, de 300 Ă 400 grammes, et de dĂ©rouler rationnellement son fil sur le sable. Le lancer exĂ©cutĂ©, le fil de lin est tendu et attachĂ© perpendiculairement Ă la rive Ă un piquet souple, plantĂ© sur la grĂšve ; ce piquet permet, par les oscillations de sa pointe, de dĂ©celer les touches du poisson. La touche peut aussi se sentir Ă la main ; cela permet au pĂȘcheur de s’allonger mollement sur la grĂšve et de goĂ»ter une douce somnolence sous le soleil, le fil enroulĂ© sur l’index ; la moindre touche aura vite fait de le rĂ©veiller, surtout si elle est due Ă un camarade malicieux trop heureux, Ă l’aide d’une secousse sur la ligne, de voir sa victime sursauter comme mue par une dĂ©charge Ă©lectrique.

Cette pĂȘche se pratique Ă©galement la nuit ; la pĂȘche nocturne est d’ailleurs plus fructueuse, notamment pour des poissons comme le bar ou le maigre. J’ajoute que, si la pĂȘche de nuit est interdite en riviĂšre, elle ne l’est pas en mer.
Chaque pĂȘcheur ayant Ă surveiller 2 ou 3 cordeaux, il est bon de placer, Ă chaque piquet, un petit grelot dont le tintement avertira le pĂȘcheur Ă chaque touche, qu’il arrivera vite Ă distinguer des oscillations dues aux vagues.
Les appĂąts employĂ©s sont surtout le gros ver marin ou arĂ©nicole, divers coquillages comme le lagagnon 2 et des morceaux de seiche ; ces appĂąts sont surtout apprĂ©ciĂ©s par le maigre, la verrue 3 , le bar et les petits squales. Sur les cĂŽtes bretonnes de la Manche, on prendra des poissons plats, et notamment des carrelets, des lieux, des tacauds et mĂȘme, l’hiver, des morues. En automne, et surtout sur les cĂŽtes landaises, on eschera avec des morceaux d’anguilles, pour capturer des turbots.
J’ai moi-mĂȘme pratiquĂ© cette pĂȘche le long des cĂŽtes landaises ; les pĂȘcheurs avant 1939 y Ă©taient fort rares, et les pĂȘches de nuit de 10, 20, 30 livres de poisson y Ă©taient assez frĂ©quentes. Chaque annĂ©e, des poissons de belle taille y Ă©taient enregistrĂ©s : verrues allant de 10 Ă 15 livres, maigres allant jusqu’Ă 30 Ă 40 livres … Il est vrai que, jusqu’Ă 1939, les pĂȘcheurs au cordeau Ă©taient rares, le lancer Ă©tait pĂ©nible, la rĂ©colte des appĂąts assez difficile et le surf-casting, dans sa forme actuelle, n’Ă©tait pas encore nĂ©. D’autre part, les chalutiers n’Ă©taient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. Ces chalutiers se rapprochent tout prĂšs des cĂŽtes, capturent et tuent de nombreux petits poissons qu’ils rejettent inutilement Ă la mer ; ces ravages se traduisent quelques annĂ©es aprĂšs, par une diminution massive de poissons.
Il est de fait qu’avec l’apparition du surf-casting et la trĂšs forte augmentation du nombre des pĂȘcheurs, la pĂȘche au cordeau ou au libouret ne donne plus guĂšre de rĂ©sultats convenables, sauf, je le rĂ©pĂšte, pour les poissons plats.
Nous parlerons, la prochaine fois, du surf-casting proprement dit qui, malgrĂ© l’importance de ces pratiquants, permet encore de belles journĂ©es de sport sur nos plages de sable.»
Infos source
- Source : Le Chasseur Français N°643 Septembre 1950 Page 537
- Auteur : Pierre LARTIGUE.
- Titre : PĂȘche cĂŽtiĂšre – Les prĂ©curseurs du surf-casting
- Rubrique : La pĂȘche
En résumé
Si cette technique semble rĂ©volue, elle reste un prĂ©cieux tĂ©moin dâune Ă©poque oĂč chaque lancer Ă©tait une prouesse. En redĂ©couvrant la pĂȘche au cordeau, on mesure combien lâingĂ©niositĂ© des pĂȘcheurs dâhier a pavĂ© la voie aux passionnĂ©s dâaujourdâhui.
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- đ Les origines du surf-casting
- Annexe 2 – le surf-casting en 1950 – (le matĂ©riel – LARTIGUE, Le Chasseur Français)
- Annexe 3 – Encore le surfcasting en 1950 – (les appĂąts – LARTIGUE, Le Chasseur Français)
Notes :
đ Pour enrichir ce texte ancien, jâai sĂ©lectionnĂ© quelques images dâĂ©poque et photos personnelles qui Ă©voquent lâambiance ou les techniques dĂ©crites.
â ïž Note : certaines techniques dĂ©crites ici peuvent ĂȘtre aujourdâhui interdites ou rĂ©glementĂ©es. VĂ©rifiez toujours les lois en vigueur avant de pratiquer.
- Terme utilisĂ© pour parler des anciens fils constituĂ©s Ă partir de boyaux â©ïž
- Dans les Landes : flion, olive de mer (fr.wikipedia.org) â©ïž
- Dans le Sud-Ouest : ombrine cĂŽtiĂšre (doris.ffessm.fr) â©ïž
Article publié initialement en 2014.