🟣 L’esturgeon, géant des fleuves (1947)

Plongeons dans un article d’époque qui nous éclaire sur l’un des plus impressionnants poissons de nos rivières : l’esturgeon commun. Riche en détails anatomiques et en anecdotes de pêche, ce texte de 1947 révèle aussi les menaces qui pèsent sur sa reproduction.

📰 L’esturgeon et sa pêche

1940-1949

« Deux correspondants lyonnais m’ont Ă©crit rĂ©cemment au sujet de l’esturgeon : le premier, pour me faire part de la prĂ©sence d’adultes de cette espèce un peu en aval du confluent du RhĂ´ne et de la SaĂ´ne, endroit oĂą il a vu sa très forte ligne Ă  gros barbeaux brisĂ©e net par un esturgeon d’assez grande taille ; le second, pour me signaler la capture d’un petit esturgeon de 0m,18 de longueur, en pĂ©chant la blanchaille dans la SaĂ´ne, aux environs de L’Ile-Barbe.

Ces deux communications fort intéressantes, qui nous prouvent que ces poissons n’ont pas complètement abandonné nos grands cours d’eau, m’incitent à parler aujourd’hui de l’esturgeon, assez peu connu de nos pêcheurs à la ligne.

L’espèce qui nous visite est l’esturgeon commun (Acipenser Sturio) de l’ordre des Ganoïdes et de la famille des Acipenséridés.

Common Sturgeon, Acipenser Sturio - https://digitalcollections.nypl.org/
L’esturgeon commun (Acipenser sturio) – digitalcollections.nypl.org

C’est certainement le plus gros poisson que nous puissions rencontrer dans nos rivières.

Comme formes gĂ©nĂ©rales, il rappelle passablement les requins (squales). Comme eux, il a le corps allongĂ©, fusiforme, a queue inĂ©gale, comportant un Ă©pais tronçon supĂ©rieur et une partie infĂ©rieure plus courte. Le museau, assez long, finit en pointe arrondie. La bouche, petite comparĂ©e Ă  la grandeur de l’animal, est situĂ©e complètement en dessous de ce museau et garnie, en guise de dents, de cartilages assez durs ; entre la bouche et l’extrĂ©mitĂ© du museau existent quatre barbillons longs et dĂ©liĂ©s. Les branchies sont grandes ; l’opercule peut se fermer hermĂ©tiquement, empĂŞcher leur dessiccation rapide et permettre Ă  l’esturgeon de vivre assez longtemps hors de l’eau. Mais ce qui le distingue de tous les autres poissons, c’est la prĂ©sence, sur son corps, de cinq rangĂ©es plus ou moins parallèles d’écussons ou boucliers Ă©pineux et durs, courant de la tĂŞte Ă  la queue, et qui donnent Ă  ce corps l’aspect d’un prisme Ă  cinq faces. La couleur de l’esturgeon est noirâtre sur le dos ; ses flancs sont grisâtres, parsemĂ©s de taches sombres ; le ventre est d’un gris jaunâtre assez clair.

Cet énorme cartilagineux peut dépasser trois mètres de long et accuser un poids en conséquence.

C’est, comme le saumon, un poisson qui, au printemps, remonte de la mer, pénètre dans nos fleuves pour y déposer son frai, puis redescend ensuite par étapes vers l’eau salée.

Les petits esturgeons grandissent vite et quittent nos eaux à peu près en même temps que les anguilles, pour regagner la mer.

En eau salĂ©e, l’esturgeon adulte se nourrit surtout de poissons de taille rĂ©duite : harengs, sardines, sprats, Ă©perlans, athĂ©rines, etc.

Il fonce à grande vitesse au milieu de leurs bandes pressées, et la terreur qu’inspire sa grande taille à ces poissons grégaires engendre le désordre, dont profite le vorace.

En eau douce, occupĂ© surtout par son frai, il mange moins. Cependant, il fait une certaine destruction de petits poissons de fond : anguillettes, lamproyons, petits barbillons, goujons … Il est aussi un grand nettoyeur de rivières, et il n’est guère de dĂ©tritus animaux ou vĂ©gĂ©taux dont il ne profite ; il est donc fort utile Ă  cet Ă©gard.

L’Acipenser Sturio qui nous visite n’est pas le seul esturgeon Ă  peupler les mers d’Europe. Le hausen (Acipenser Huso), qui lui ressemble beaucoup, se rencontre surtout dans la mer Noire et la Caspienne. C’est lui qui remonte le Danube et plusieurs des immenses fleuves russes. Il atteint, dit-on, plus de 6 mètres de long et un poids supĂ©rieur Ă  500 kilos.

Le hausen (Acipenser Huso) - digitalcollections.nypl.org
Le hausen (Acipenser Huso) – digitalcollections.nypl.org

Ses Ĺ“ufs, en nombre considĂ©rable, servent Ă  la confection du fameux « caviar Â», et sa vessie natatoire est employĂ©e Ă  faire l’ichtyocolle, ou colle de poisson, Ă  usages commerciaux multiples.

Deux autres espèces d’esturgeons, beaucoup plus petits, vivent aussi dans plusieurs des cours d’eau dont nous venons de parler : le « sterlet Â» a le dos noirâtre et le ventre blanc, tachĂ© de rose, et n’atteint guère plus d’un mètre de longueur ; l’« esturgeon Ă©toilĂ© Â», d’une taille analogue, a le dos noir, les flancs constellĂ©s de taches blanches et le ventre d’un blanc pur.

Le Sterlet1 ou esturgeon du Danube (Acipenser ruthenus) - https://digitalcollections.nypl.org/
Le Sterlet ou esturgeon du Danube (Acipenser ruthenus) – digitalcollections.nypl.org

On dit ces deux espèces de chair très fine, bien supérieure à celle des grands esturgeons.

Avant de recevoir les deux communications relatĂ©es ci-dessus, je n’avais jamais entendu dire qu’un esturgeon ait Ă©tĂ© capturĂ© Ă  la ligne. La chose paraĂ®t cependant fort possible, tout au moins pour ceux de poids modĂ©rĂ©. En amorçant au vif une très forte ligne plombĂ©e, car l’esturgeon ne doit mordre que sur le fond, comme le barbeau, et en la rattachant Ă  une de ces cannes ultra-robustes employĂ©es Ă  la pĂŞche des gros poissons de mer, on pourrait, il me semble, s’en rendre maĂ®tre. Il ne paraĂ®t pas plus ardu d’amener un esturgeon de quarante livres qu’un maigre, une grosse morue, un gros congre, voire une « roussette Â» de poids Ă©quivalent.

Quant aux esturgeons de trois mètres de long, laissons-les aux grands filets des pêcheurs professionnels.

Il est dommage que l’esturgeon ne soit pas plus répandu dans nos fleuves et leurs grands affluents, car il serait d’un précieux appoint pour l’alimentation populaire, à notre époque de pénurie.

Sa raretĂ© ne tient pas au nombre de ses Ĺ“ufs, qui est considĂ©rable, mais bien Ă  la prĂ©sence de barrages qu’il ne peut franchir pour trouver de bons lieux de frai, et surtout Ă  la destruction Ă©norme de ce frai, du fait de poissons voraces comme les anguilles, qui peuplent les fonds vaseux voisins des meilleures frayères. S’il peut ĂŞtre parĂ©, dans une certaine mesure, au premier obstacle, comment remĂ©dier au second, le plus important certainement ? Je n’aperçois guère le moyen !»

Infos source

  • Source : Le Chasseur Français N°616 Octobre 1947 Page 576
  • Auteur : R. PORTIER.
  • Titre : L’esturgeon et sa pĂŞche
  • Rubrique : La pĂŞche

En résumé

Malgré son utilité écologique et ses qualités gastronomiques, l’esturgeon reste un visiteur rare de nos fleuves. Entre barrages infranchissables et prédateurs voraces, sa survie dépend désormais de nos choix de gestion des eaux et de la faune.

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Notes :

🔎 Pour enrichir ce texte ancien, j’ai sélectionné quelques images d’époque qui évoquent l’ambiance ou les techniques décrites.

⚠️ Note : certaines techniques décrites ici peuvent être aujourd’hui interdites ou réglementées. Vérifiez toujours les lois en vigueur avant de pratiquer.

Article publié initialement en 2009.

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